"L'identité européenne" : table ronde au Conseil Œcuménique des Églises

Davantage que des « racines chrétiennes », il faut des « fruits chrétiens »

L’Europe fait face aujourd’hui à d’énormes défis politiques, spirituels et de solidarité. Pour tenter d’apporter des réponses à cette véritable crise identitaire, une table ronde a réuni jeudi 21 avril au Conseil Œcuménique des Églises (COE), à Genève, quelques personnalités pour débattre de l’identité et des valeurs de l’Europe. L’événement était organisé par le COE et le Mouvement des Focolari. Quelque 80 personnes y ont participé

Dans son introduction, le diplomate et professeur italien Pasquale Ferrara a pointé les défis auxquels est confronté aujourd’hui le continent européen : des « multi-crises » (financière, démographique, sécuritaire, migratoire, institutionnelle…) qui provoquent un fort risque de désintégration, de nationalisme ou de communautarisme. Dans cette Europe qui va « de ‘Grexit’ en ‘Brexit’ », poursuit ce diplomate chevronné, « nous avons besoin de cultiver une vision responsable d'un avenir d'intégration créative, dans lequel les identités ne sont pas annulées, mais grandissent ensemble, deviennent plus riches et travaillent pour un monde plus juste et équitable. »

On pourrait avoir tendance à se référer aux « valeurs de l’Europe », aux fameuses « racines chrétiennes »… Le diplomate pense que cette référence n’est pas suffisante et qu’il faudrait plutôt « produire ensemble des fruits chrétiens », difficiles à distinguer aujourd’hui, notamment en matière migratoire. Et de présenter comme faisant partie de la solution « la règle d'or, qui nous invite à faire aux autres ce que nous voudrions que les autres fassent à nous-mêmes ». Cette règle, conclut-il, « a non seulement une valeur éthique, mais prend une dimension politique, car elle implique de rediscuter la nature et le caractère de la communauté politique. »

Abordant l’Europe sur le plan identitaire, Andreas Gross, politicien suisse bien connu et ancien membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, a pour sa part souligné que l’Europe a besoin de la démocratie, tout comme la démocratie a besoin de l’Europe. Or « nous sommes en train de perdre notre démocratie. Face à la mondialisation des marchés et de l’économie, l'État Nation ne peut ni la défendre ni tenir les promesses que les citoyens et citoyennes attendent de la démocratie. » Par conséquent, a-t-il insisté, « il faut ‘transnationaliser’ la démocratie. C’est le projet de transformer l’Union Européenne d’une association d’États Nations basée sur un traité en une entité européenne fédérale ». Ne pas le faire causerait, selon M. Gross, « la perte de l’Europe et la perte de la démocratie ».

« Redonner du sens au vivre ensemble »

Prenant le parti d’évoquer la question sous un aspect plus spirituel, Éric Ackermann, membre de la Communauté Israélite de Genève, a de son côté souligné que dans cette Europe marquée par les tensions religieuses nous devons « aller à la rencontre de l’Autre, susciter des rencontres fraternelles, redonner du sens au ‘vivre ensemble’, en excluant tout syncrétisme et prosélytisme. »

Pour lui, « la religion et la République doivent lutter ensemble. Et de conclure que « si, à présent, nous n’apprenons pas à vivre ensemble comme des frères, nous périrons ensemble comme des imbéciles. »

Et c’est justement ce « vivre ensemble », ces signes d’espérance, qu’a mis en lumière Gaelle Courtens, journaliste attachée à la Fédération des Églises protestantes en Italie. Elle a présenté un projet concret de synergie entre le monde associatif, ecclésial et politique en matière d’accueil des réfugiés du Moyen Orient. Face à la tragédie des migrant-e-s en Méditerranée, la Fédération des Églises Protestantes en Italie et la Communauté de Sant’Egidio, en partenariat avec l’État italien, ont mis sur pied des couloirs humanitaires. Depuis février de cette année, une centaine de réfugiés ont pu gagner l’Italie par avion, en provenance de Beyrouth, évitant ainsi une traversée maritime souvent mortelle. D’autres réfugiés suivront, grâce à ces accords inédits, dont d’autres pays européens pourraient s’inspirer.

Des défis urgents à relever

Le débat, qui s’est prolongé pendant une heure avec le public, a permis de mettre en évidence plusieurs urgences : d’une part, un plus grand courage est nécessaire de la part des politiques, appelés à prendre des décisions justes même si elles risquent de ne pas plaire. Un besoin, aussi, de pédagogie de l’Europe, car souvent les enjeux ne sont pas compris.

Il convient encore d’agir en vue d’une Europe sociale, de la redécouverte de valeurs telles que respect, diversité et fraternité, de l’engagement individuel et collectif (jeunes, société civile, etc.). Sans oublier les religions, qui ont un rôle à jouer. Un besoin, enfin, de repenser les identités : plutôt que d’être des identités meurtrières, devenir des identités de vie, de création, d’imagination créatrice.

De retour d’un voyage aux États-Unis, le secrétaire général du COE, le Dr. Olav Fykse Tveit, a salué les participants à la fin de la manifestation, soulignant l’implication de son institution dans ce « pèlerinage de justice et de paix » que doit accomplir l’Europe, un pèlerinage qui pousse les Églises à aller aux racines de leur foi, à s’ouvrir et à espérer.

Marc Aellen